Coercion : Manipulation des calculs coût-bénéfice

Définition

La coercition repose sur la manipulation des préférences des gouvernements cibles en exploitant leurs dépendances économiques ou sécuritaires. Les menaces et sanctions visent à augmenter le coût des options indésirables pour encourager les États voisins à adopter des comportements alignés sur les intérêts du hégémon.

 

Approche russe

  • La Russie a recours principalement à des sanctions unilatérales, notamment des embargos alimentaires, des coupures de gaz et des pressions militaires.
  • Exemples :
    • En Moldavie, Moscou a imposé des embargos sur le vin moldave en 2006 et 2013 pour dissuader le gouvernement de s'engager vers l'Europe.
    • En Arménie, elle a utilisé des menaces liées au conflit du Haut-Karabakh pour forcer Yerevan à rejoindre l'Union économique eurasiatique (UEE).
  • Ces actions coercitives sont souvent perçues comme imprévisibles et réactives, ce qui suscite peur et résistance chez les élites politiques moldaves et arméniennes.
 

Approche européenne

  • L'UE utilise davantage des récompenses conditionnelles, codifiées dans des accords bilatéraux.
  • Exemples :
    • Offres de libéralisation des visas, d'accès privilégié au marché européen et d'aide financière via les Accords d'association (AA) et les Zones de libre-échange profond et complet (DCFTA).
    • En Moldavie, l'UE a suspendu son aide macro-financière (MFA) lorsque les réformes démocratiques n'étaient pas respectées.
  • Perçue comme plus positive et moins punitive, l'approche européenne est généralement mieux acceptée, bien qu'elle soit parfois jugée trop laxiste lorsqu'elle ne sanctionne pas efficacement.
 

Prescription : Imposition de règles et normes

Définition

La prescription consiste à étendre les règles et normes d'un hégémon à des États voisins, obligeant ceux-ci à harmoniser leurs législations avec celles du dominant. Ce mécanisme se distingue par une logique d'obligation plutôt que par des calculs rationnels.

 

Approche russe

  • Avec la création de l'UEE en 2015, la Russie a commencé à prescrire ses propres règles sanitaires et phytosanitaires (SPS), inspirées en partie des standards européens mais restant incohérentes.
  • Exemple : Les régulations alimentaires russes se concentrent sur les spécifications finales des produits (qualité), contrairement à l'approche européenne centrée sur les processus de production (sécurité).
  • Ces règles sont perçues comme difficiles à suivre en raison de leur complexité et de leur incompatibilité partielle avec les standards européens.
 

Approche européenne

  • L'UE dispose d'un système de prescription bien développé, notamment dans le domaine de la sécurité alimentaire.
  • Exemple : Le DCFTA signé avec la Moldavie impose une approximation législative stricte avec les règles européennes, incluant des exigences en matière de traçabilité et de systèmes HACCP.
  • Cette approche est vue comme bénéfique car elle améliore les standards locaux, même si elle implique des coûts élevés pour les producteurs.
 

Différences notables

  • L'UE est plus cohérente dans ses prescriptions, tandis que la Russie reste fragmentée et incohérente.
  • Les règles européennes sont souvent associées à des avantages économiques tangibles, alors que celles de l'UEE sont perçues comme moins attractives.
 

Cooptation : Réshaping des idées et valeurs

Définition

La cooptation cherche à intégrer les sociétés cibles dans l'idéologie du hégémon en modifiant leurs idées, valeurs et croyances. Ce mécanisme opère sans conflit apparent d'intérêts.

 

Approche russe

  • La Russie joue sur ses liens historiques et culturels hérités de l'ère soviétique, promouvant :
    • Le russe comme langue de communication interethnique (en Moldavie).
    • Des programmes culturels et linguistiques via Rossotrudnichestvo et la Fondation Russkiy Mir.
    • Des valeurs traditionnelles (notamment religieuses) via l'Église orthodoxe russe (ROC), présentant "l'Occident" comme une menace pour les traditions.
  • Ces efforts sont particulièrement efficaces en Arménie, où la population est majoritairement orthodoxe et où les médias russes dominent encore largement.
 

Approche européenne

  • L'UE se concentre sur la promotion des valeurs démocratiques universelles et de la diversité culturelle :
    • Programmes éducatifs comme Erasmus+ et Creative Europe.
    • Soutien aux organisations de la société civile (OSC) pour promouvoir des réformes institutionnelles.
  • Cependant, l'approche européenne est parfois perçue comme éloignée des réalités locales, notamment en Arménie, où les OSC pro-européennes rencontrent des résistances.
 

Différences notables

  • La Russie bénéficie d'un avantage culturel grâce à son héritage soviétique, tandis que l'UE doit construire sa légitimité via des réformes institutionnelles.
  • En Moldavie, les initiatives européennes sont mieux reçues, surtout parmi les jeunes générations. En Arménie, la Russie conserve une position dominante en raison des liens historiques et sécuritaires.
 

Comparaison diachronique : Évolution des stratégies

Période 2000-2008

  • L'UE commence à développer une politique commune vers ses voisins avec la Politique européenne de voisinage (PEV), combinant coercition, prescription et cooptation.
  • La Russie se focalise principalement sur la coercition, utilisant ses supériorités militaires et économiques pour maintenir son influence.
 

Période 2009-2014

  • L'UE renforce son approche institutionnalisée via le Partenariat oriental (PO), proposant des AA/DCFTA.
  • La Russie intensifie son projet d'intégration eurasienne avec la création de l'Union douanière (CU) en 2010, puis de l'UEE en 2015.
  • Concurrence croissante entre les deux puissances, marquée par des tensions autour de l'Ukraine et de l'Arménie.
 

Période 2015-2021

  • L'UE et la Russie utilisent désormais tous les trois mécanismes, bien qu'ils restent distincts dans leur mise en œuvre.
  • L'UE lie ses outils de coercition et de prescription à travers des accords formels, tandis que la Russie continue à les utiliser séparément.
  • La cooptation devient plus idéologique pour la Russie, qui oppose ses "valeurs traditionnelles" à celles de "l'Occident".
 

Perceptions locales

En Moldavie

  • Coercition : Les Moldaves perçoivent les menaces russes comme négatives et imprévisibles, tandis que les conditions européennes sont vues comme positives et structurantes.
  • Prescription : Les règles européennes sont jugées plus strictes mais bénéfiques pour les consommateurs, contrairement aux standards russes perçus comme obsolètes.
  • Cooptation : Le rôle de la langue russe est contesté, notamment parmi les nationalistes moldaves. Les initiatives culturelles européennes sont bien accueillies, mais leur diffusion reste limitée.
 

En Arménie

  • Coercition : Les élites arméniennes acceptent les pressions russes en raison de leur dépendance sécuritaire, bien que certains segments de la société critiquent cet alignement après la guerre de 2020.
  • Prescription : Les normes européennes sont perçues comme attrayantes, mais leur application est difficile en raison des contraintes économiques. Les règles russes sont familières mais moins modernes.
  • Cooptation : Les valeurs traditionnelles promues par Moscou trouvent un large écho en Arménie, tandis que les initiatives européennes sont souvent associées à une élite pro-occidentale.
 

Convergence et divergence des stratégies

Convergence

  • Au fil du temps, les pratiques de l'UE et de la Russie convergent partiellement :
    • L'UE ajoute des instruments de cooptation culturelle après 2015.
    • La Russie commence à prescrire des règles via l'UEE, bien que ces dernières soient moins cohérentes que celles de l'UE.
  • Les deux acteurs combinent coercition, prescription et cooptation dans leurs stratégies, bien que l'UE le fasse de manière plus intégrée.
 

Divergence

  • L'UE justifie ses actions par des arguments normatifs (démocratie, droits humains), tandis que la Russie agit sans justification explicite.
  • Les perceptions locales influencent grandement l'efficacité des mesures : l'UE est perçue comme un partenaire bienveillant, alors que la Russie est vue comme une menace, malgré ses liens historiques.
 

Conclusion et implications

Résultats principaux

  • L'UE et la Russie utilisent tous les trois mécanismes d'hégémonie, mais leurs approches diffèrent dans leur degré d'institutionnalisation et leur perception locale.
  • La coercition russe est plus directe et punitive, tandis que l'UE combine sanctions et incitations positives.
  • La prescription européenne est plus cohérente et développée, alors que la Russie peine à harmoniser ses règles avec celles internationales.
  • La cooptation russe joue sur des liens historiques solides, tandis que l'UE mise sur des valeurs universelles et une mobilité accrue.
 

Implications pour la recherche

  • Cette étude invite à dépasser les dichotomies simplistes entre "soft power" et "hard power", montrant que les deux puissances utilisent des instruments variés pour exercer leur influence.
  • Elle souligne également l'importance des perceptions locales et des contextes nationaux dans l'analyse des relations de pouvoir.
  • Une attention particulière devrait être portée aux interactions entre différents hégemons dans une même région, comme la compétition entre la Russie et la Chine en Asie centrale.
 

Perspectives futures

  • L'étude pourrait être étendue à d'autres régions, telles que l'Asie centrale (Russie-Chine) ou l'océan Indien (Inde-Chine), pour explorer les dynamiques de pouvoir similaires.
  • Il serait également pertinent d'examiner comment ces mécanismes d'hégémonie contribuent à la contestation de l'ordre international libéral par des acteurs comme la Russie.
 

En conclusion, ce travail montre que, malgré leurs différences apparentes, l'UE et la Russie partagent des similitudes dans leurs stratégies d'influence. Cela invite à une compréhension plus nuancée des relations de pouvoir dans les espaces partagés et ouvre des perspectives pour l'étude des interactions entre hégemons régionaux.

Última alteração: domingo, 2 de março de 2025 às 16:43