Moldavie et Arménie, à travers le mécanisme de cooptation
La cooptation est définie comme un mécanisme d'hégémonie où un acteur régional cherche à inclure les sociétés du pays voisin dans son propre cadre idéologique, modifiant ainsi leurs idées, valeurs et croyances pour qu'elles s'alignent sur les siennes. Ce processus repose sur trois dimensions principales : la langue, la culture (y compris les médias), et le système de croyance (souvent lié à la religion). L'étude montre que la Russie bénéficie d'un avantage historique significatif dans ce domaine, hérité de l'empire russe et de l'Union soviétique, tandis que l'UE a dû construire sa stratégie de cooptation principalement autour de programmes culturels et de promotion de ses valeurs démocratiques et libérales.
L'approche de la Russie
Langue
- En Moldavie, la Russie a promu le russe comme "langue de communication interethnique", renforçant ainsi son rôle dans la construction identitaire moldave.
- En Arménie, le russe est enseigné comme une langue étrangère, mais il reste largement utilisé en raison des liens historiques avec la Russie. La Russie a mis en place des cours gratuits de langue russe et d'histoire dans ses centres culturels.
Culture
- La Russie utilise massivement les médias pour diffuser sa culture et ses narratives. En Moldavie, 10 des 15 chaînes de télévision les plus regardées diffusent des programmes en russe, ce qui amplifie l'influence de Moscou.
- En Arménie, bien que la loi limite la diffusion de programmes en langues autres que l'arménien, les médias locaux utilisent souvent des sources russes pour couvrir les événements internationaux.
- La Russie organise également des événements commémoratifs, tels que la célébration de la Victoire de la Seconde Guerre mondiale, pour souligner les liens historiques avec ces pays.
Système de croyance
- La Russie exploite activement les liens religieux existants via l'Église orthodoxe russe (ROC), qui joue un rôle central dans la promotion de valeurs traditionnelles.
- Les discours de la ROC insistent sur l'unité spirituelle entre les peuples post-soviétiques, tout en critiquant les "valeurs néolibérales" occidentales telles que les droits LGBTQ+.
- Ces efforts se traduisent par une forte opposition aux valeurs européennes perçues comme menaçantes pour les traditions moldaves et arméniennes.
L'approche de l'UE
Langue
- Contrairement à la Russie, l'UE n'a pas utilisé la langue comme outil de cooptation. Bien que le roumain soit une langue officielle de l'UE, elle n'a pas cherché à promouvoir cette proximité linguistique avec la Moldavie.
Culture
- L'UE promeut la diversité culturelle et encourage les échanges internationaux via des programmes comme Creative Europe et Erasmus+ .
- Elle soutient également le développement d'une presse indépendante et d'une société civile active, notamment à travers des initiatives visant à améliorer l'accès à l'information.
- En Moldavie, les festivals culturels européens sont perçus positivement car ils permettent de mettre en avant les cultures locales et nationales.
Système de croyance
- L'UE concentre ses efforts de cooptation sur les organisations de la société civile (OSC), promouvant les valeurs démocratiques et les droits humains.
- Cependant, ces initiatives ont souvent été perçues comme éloignées des réalités locales, surtout lorsque les OSC pro-européennes ont été associées à des scandales de corruption ou à des élites politiques disqualifiées.
Perceptions locales
Moldavie
- Langue : Le statut du russe comme "langue de communication interethnique" divise la société moldave. Une partie importante de la population considère que le français ou l'anglais devraient remplacer le russe comme deuxième langue.
- Culture : Les Moldaves perçoivent les médias russes comme porteurs de propagande, tandis que les programmes européens sont vus comme des opportunités pour promouvoir leur culture nationale.
- Système de croyance : La majorité des Moldaves soutient les valeurs traditionnelles défendues par la ROC, bien que certains jeunes soient attirés par les valeurs démocratiques européennes.
Arménie
- Langue : Le russe est vu comme une langue étrangère utile pour les relations économiques et personnelles, mais sans lien direct avec l'identité nationale arménienne.
- Culture : Les Arméniens accordent moins d'importance aux médias russes qu'en Moldavie, mais les liens historiques restent forts grâce à la diaspora arménienne en Russie.
- Système de croyance : L'Église apostolique arménienne préserve une certaine autonomie vis-à-vis de la ROC, mais partage avec elle une critique des valeurs européennes jugées trop progressistes.
Comparaison des activités de cooptation
Dimensions utilisées
- Russie : Exploite toutes les trois dimensions (langue, culture, système de croyance) grâce à des structures héritées de l'ère soviétique.
- UE : Se concentre principalement sur la culture et les systèmes de croyance via des programmes de mobilité académique et des partenariats avec les OSC.
Normativité
- La Russie base sa cooptation sur des valeurs traditionnelles et conservatrices, présentant souvent "l'Occident" comme une menace.
- L'UE promeut des valeurs universelles telles que la démocratie, les droits humains et l'état de droit, bien que ces dernières rencontrent des résistances locales.
Efficacité
- En Moldavie, les efforts russes rencontrent une opposition croissante, notamment chez les jeunes générations qui aspirent à une intégration européenne.
- En Arménie, la cooptation russe est mieux acceptée en raison des liens historiques et économiques étroits, mais elle est remise en question après la guerre de 2020 au Haut-Karabakh, où Moscou a agi davantage comme médiateur qu'allié.
Résultats clés
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Avantages historiques de la Russie :
- La Russie bénéficie d'une colonialité institutionnelle qui lui permet de mobiliser facilement les éléments linguistiques, culturels et religieux.
- Son influence est perçue comme naturelle dans certains contextes, bien qu'elle soit contestée dans d'autres.
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Limites de l'approche européenne :
- L'UE peine à diffuser ses valeurs démocratiques hors des cercles des élites politiques et intellectuelles.
- Ses programmes culturels et de mobilité sont appréciés, mais leur impact reste limité en raison de l'indifférence ou de la méfiance de la population locale.
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Différences locales :
- En Moldavie, les perceptions sont polarisées entre une nostalgie soviétique et une aspiration européenne, notamment liée aux opportunités économiques offertes par l'UE.
- En Arménie, les perceptions sont plus nuancées : la Russie est vue comme un allié stratégique, tandis que l'UE est perçue comme un partenaire économique potentiel.
Conclusion
Les résultats de cette analyse montrent que la cooptation est un mécanisme fondamentalement différent entre l'UE et la Russie. Alors que la Russie s'appuie sur des liens historiques et culturels profonds pour renforcer son influence, l'UE mise sur des valeurs universelles et des opportunités économiques pour attirer les sociétés moldaves et arméniennes. Cette différence reflète non seulement les capacités respectives des deux acteurs, mais aussi les spécificités des contextes locaux.
Cependant, l'efficacité de ces stratégies varie selon les pays :
- En Moldavie, l'UE semble progresser grâce à la mobilité transfrontalière et à la diaspora roumaine.
- En Arménie, la Russie conserve une position dominante en raison de ses liens sécuritaires et économiques, même si sa crédibilité a été affectée par ses actions récentes dans le conflit du Haut-Karabakh.
Enfin, l'étude souligne l'importance des perceptions locales pour comprendre l'exercice de l'hégémonie. Les deux puissances doivent adapter leurs stratégies pour répondre aux attentes et aux aspirations des populations moldaves et arméniennes, tout en tenant compte des dynamiques complexes de leur histoire commune.