Méthodologie et cadre conceptuel

Définition de la coercition

La coercition est définie comme un mécanisme où un acteur impose à un autre de prendre des décisions contre ses propres intérêts, grâce à des menaces ou des sanctions. Elle diffère de la cooptation et de la prescription car elle implique un conflit d'intérêts explicite entre les parties. Les menaces visent à augmenter le coût des options indésirables pour le gouvernement cible, tandis que les récompenses sont offertes pour encourager la conformité aux exigences de l'acteur dominant.

 

Comparaison entre l'UE et la Russie

L'étude distingue clairement les approches de l'UE et de la Russie :

  • L'UE utilise principalement des récompenses institutionnalisées , telles que l'accès préférentiel au marché européen, des aides financières conditionnelles et des facilitations de visas.
  • La Russie , en revanche, adopte une approche plus unilatérale et punitive , souvent basée sur des embargos commerciaux, des coupures de gaz ou des pressions militaires.
 

Les deux acteurs cherchent à exploiter les asymétries interdépendantes entre eux et les pays cibles, mais leurs méthodes diffèrent notablement.

 

Analyse des activités coercitives

Activités coercitives de l'UE

  1. Menaces :

    • L'UE menace de suspendre les négociations pour les Accords d'association (AA), les accords de libre-échange profond et complet (DCFTA), ou encore les programmes d'aide macro-financière (MFA).
    • Ces menaces sont généralement codifiées dans des accords bilatéraux, ce qui les rend prévisibles aux yeux des élites moldaves et arméniennes.
  2. Récompenses :

    • L'UE offre des avantages économiques substantiels, tels que l'accès au marché européen, des fonds de développement et des facilitations de visas.
    • Ces récompenses sont perçues comme attractives, surtout en raison des opportunités économiques qu'elles représentent.
  3. Demandes :

    • L'UE formule des demandes précises concernant les réformes démocratiques, la transparence et l'approximation législative avec le droit européen.
    • Ces demandes sont souvent négociées avec les gouvernements locaux, ce qui renforce leur légitimité aux yeux des élites politiques.
 

Activités coercitives de la Russie

  1. Menaces :

    • La Russie recourt fréquemment à des sanctions économiques (embargos alimentaires, augmentation des prix du gaz) et des pressions militaires (par exemple, son rôle dans les conflits gelés de Transnistrie et du Haut-Karabakh).
    • Ces menaces sont perçues comme imprévisibles et unilatérales, ce qui suscite davantage de peur chez les élites locales.
  2. Récompenses :

    • Les récompenses russes consistent principalement en la levée des sanctions ou en la poursuite de l'approvisionnement énergétique.
    • Contrairement à l'UE, la Russie ne propose pas de nouveaux avantages significatifs pour encourager la conformité.
  3. Demandes :

    • Les demandes russes sont implicites et réactives, souvent formulées lorsqu'un pays semble s'orienter vers une intégration européenne.
    • Par exemple, Moscou a explicitement demandé à l'Arménie de rejoindre l'Union économique eurasiatique (UEE) plutôt que de signer un AA/DCFTA avec l'UE.
 

Perception des élites moldaves et arméniennes

Perception en Moldavie

  • Les élites moldaves perçoivent l'UE comme un partenaire plus fiable et prévisible, malgré ses pratiques coercitives. Les menaces européennes sont jugées moins intimidantes que celles de la Russie.
  • En revanche, la présence militaire russe en Transnistrie est vue comme une menace directe pour la souveraineté moldave.
  • Les récompenses offertes par l'UE, notamment l'accès au marché unique et la libéralisation des visas, sont considérées comme positives et bénéfiques pour la population.
 

Perception en Arménie

  • En Arménie, la perception de la Russie est plus ambiguë. Bien que perçue comme une menace, la Russie est également vue comme un allié essentiel pour garantir la sécurité nationale face à l'Azerbaïdjan.
  • Après la guerre du Haut-Karabakh en 2020, certains segments de la société arménienne ont commencé à remettre en question la neutralité de la Russie, notamment en raison de son rôle de médiateur plutôt que d'allié.
  • L'UE est perçue comme un partenaire bienveillant, même si sa capacité à influencer reste limitée par la forte dépendance de l'Arménie envers la Russie.
 

Comparaison des approches

Différences principales

  1. Nature des actions :

    • L'UE privilégie une approche positive basée sur des récompenses et des négociations conditionnelles.
    • La Russie, quant à elle, adopte une approche plus punitive et unilatérale, souvent associée à des sanctions économiques et militaires.
  2. Normativité :

    • L'UE justifie ses actions coercitives par des arguments normatifs, affirmant que ses demandes visent à promouvoir la démocratie et les droits humains.
    • La Russie, en revanche, agit principalement dans son propre intérêt, sans avancer de justification idéologique spécifique.
  3. Évolution temporelle :

    • L'UE a durci son approche après 2014, en appliquant plus strictement ses conditions, notamment lorsqu'il s'agit de corruption ou de respect des valeurs démocratiques.
    • La Russie a maintenu une approche relativement constante, bien que ses actions aient été perçues différemment après 2020, lorsque son rôle dans le conflit du Haut-Karabakh a changé.
 

Similitudes

  • Les deux acteurs exploitent les dépendances économiques et sécuritaires des pays voisins pour obtenir leur conformité.
  • Dans les deux cas, les perceptions des élites locales jouent un rôle crucial dans l'efficacité des mesures coercitives.
 

Conclusion

L'étude montre que, bien que l'UE et la Russie utilisent des approches différentes pour exercer leur influence, elles partagent certaines caractéristiques communes dans leur utilisation de la coercition. L'UE se distingue par une approche institutionnalisée et positive, tandis que la Russie adopte une stratégie plus punitive et informelle. Cependant, les perceptions locales influencent fortement l'impact de ces mesures : l'UE est perçue comme un partenaire bienveillant, alors que la Russie est souvent vue comme une menace, même si elle reste un allié indispensable pour certains pays comme l'Arménie.

 

Enfin, cette analyse souligne l'importance des perceptions et des contextes spécifiques dans la compréhension des dynamiques de pouvoir dans le voisinage partagé. Elle invite à une comparaison systématique des modes d'influence des grandes puissances régionales, tout en reconnaissant leurs nuances et spécificités.

 
Última alteração: domingo, 2 de março de 2025 às 16:31